Nouvelle : multiplications zoologiques
[ Multiplications Zoologiques ]Je lui ai montré, une fois, un poème de Jacques Prévert. Son Inventaire, qui finissait toujours par "et un raton laveur". Il a lu le poème en silence et, à la fin de sa lecture, il a levé ses grands yeux vers moi. Et il a dit :
-Le pauvre !
-De qui parles-tu ? Répondis-je, étonnée
-Du raton laveur.
-Pourquoi le plains-tu ?
-Parce qu'il est tout seul dans sa strophe.
J'en suis restée toute chose. Je n'avais jamais sentit la solitude du raton laveur. Le poème de Prévert me faisait rire à chaque fois. Et le pauvre petit raton laveur en bas des strophes, qui était tout seul dans ce capharnaüm. Combien il devait être vexé, sûrement pensait-il que je riais de lui. Je fus peinée de ce malentendu.
-Comment pourrait-on faire pour qu'il ne soit plus seul ? Lui demandai-je.
-Il faudrait lui trouver un compagnon
-C'est une bonne idée. Que proposes-tu ?
-Un autre raton laveur.
Saisissant un crayon noir, je posai le recueil de poème sur mes genoux. J'écrivis sur la feuille "et deux ratons laveurs" et lui tendis le livre. Il observa attentivement ma correction.
-Non, ça ne va pas.
-Pourquoi ? Je ne comprenais pas où était mon erreur.
-Tu as oublié les autres.
-Quels autres ?
-Les autres ratons laveurs. Il y en a un en bas de toutes les strophes. Si tu donnes un compagnon au premier raton laveur, donnes en un aux autres aussi. Autrement, ils vont être jaloux.
Je n'y avais pas pensé. En plus de faire de la peine aux ratons laveurs de Prévert, je les rendais jaloux.
-Tu sais, ça va faire beaucoup de ratons laveurs. Remarquais-je.
-Pourquoi ?
Je me mis à relire le poème de Prévert en comptant les ratons laveurs.
-Un, et puis un autre, plus cinq ou six, et plusieurs encore.
-Plusieurs, ça fait combien ?
-Je ne sais pas, disons, une vingtaine.
-Alors ça fait vingt sept ou vingt huit ratons laveurs !
-Il me semble…
-C'est beaucoup.
-Si tu leur donnes à chacun un ami…
-Ils vont être cinquante quatre ou cinquante six !
-En effet, ils seront très nombreux.
-Mais le poème ne peut pas en contenir autant !
Il semblait tout à coup très angoissé, de ne pouvoir donner un ami à chaque raton laveur de Prévert. Moi aussi, j'étais bien triste. Comment pourrais me faire pardonner, d'avoir ri au nez de vingt sept ou vingt huit ratons laveurs solitaires ? Reniflant doucement, mon petit ami regardait le poème. Une larme perla aux coins de ses grands yeux.
-Donne leur régulièrement un baiser. Proposais-je.
Ravalant ses sanglots, il leva la tête vers moi, les pupilles brillantes d'espoir, comme seul un enfant peut en avoir.
-Oui, ajoutais-je. Si, à chaque fois que tu lis le poème, tu donnes un baiser aux ratons laveurs, alors ils seront heureux et ne se sentiront plus seuls.
-C'est facile, de donner vingt sept ou vingt huit baisers, n'est ce pas ?
-Oui.
-Bon, alors ça me va.
Son petit visage s'éclaira et il fut, bien content, de soulager les petits ratons laveurs de Prévert. Il donna donc vingt sept ou vingt huit baisers et se sauva en sautillant. Moi, j'avais le cœur léger. Je m'étais excusée au près des ratons laveurs de Prévert, en leur donnant la plus belle chose qui soit : le baiser innocent d'un enfant. Je le saluais de loin avant qu'il ne disparaisse au bout de la rue.
Je crois qu'il a emporté le recueil de poème avec lui. Et vingt sept ou vingt huit ratons laveurs…
[ Multiplications Zoologiques ]
Je lui ai montré, une fois, un poème de Jacques Prévert. Son Inventaire, qui finissait toujours par "et un raton laveur". Il a lu le poème en silence et, à la fin de sa lecture, il a levé ses grands yeux vers moi. Et il a dit :
-Le pauvre !
-De qui parles-tu ? Répondis-je, étonnée
-Du raton laveur.
-Pourquoi le plains-tu ?
-Parce qu'il est tout seul dans sa strophe.
J'en suis restée toute chose. Je n'avais jamais sentit la solitude du raton laveur. Le poème de Prévert me faisait rire à chaque fois. Et le pauvre petit raton laveur en bas des strophes, qui était tout seul dans ce capharnaüm. Combien il devait être vexé, sûrement pensait-il que je riais de lui. Je fus peinée de ce malentendu.
-Comment pourrait-on faire pour qu'il ne soit plus seul ? Lui demandai-je.
-Il faudrait lui trouver un compagnon
-C'est une bonne idée. Que proposes-tu ?
-Un autre raton laveur.
Saisissant un crayon noir, je posai le recueil de poème sur mes genoux. J'écrivis sur la feuille "et deux ratons laveurs" et lui tendis le livre. Il observa attentivement ma correction.
-Non, ça ne va pas.
-Pourquoi ? Je ne comprenais pas où était mon erreur.
-Tu as oublié les autres.
-Quels autres ?
-Les autres ratons laveurs. Il y en a un en bas de toutes les strophes. Si tu donnes un compagnon au premier raton laveur, donnes en un aux autres aussi. Autrement, ils vont être jaloux.
Je n'y avais pas pensé. En plus de faire de la peine aux ratons laveurs de Prévert, je les rendais jaloux.
-Tu sais, ça va faire beaucoup de ratons laveurs. Remarquais-je.
-Pourquoi ?
Je me mis à relire le poème de Prévert en comptant les ratons laveurs.
-Un, et puis un autre, plus cinq ou six, et plusieurs encore.
-Plusieurs, ça fait combien ?
-Je ne sais pas, disons, une vingtaine.
-Alors ça fait vingt sept ou vingt huit ratons laveurs !
-Il me semble…
-C'est beaucoup.
-Si tu leur donnes à chacun un ami…
-Ils vont être cinquante quatre ou cinquante six !
-En effet, ils seront très nombreux.
-Mais le poème ne peut pas en contenir autant !
Il semblait tout à coup très angoissé, de ne pouvoir donner un ami à chaque raton laveur de Prévert. Moi aussi, j'étais bien triste. Comment pourrais me faire pardonner, d'avoir ri au nez de vingt sept ou vingt huit ratons laveurs solitaires ? Reniflant doucement, mon petit ami regardait le poème. Une larme perla aux coins de ses grands yeux.
-Donne leur régulièrement un baiser. Proposais-je.
Ravalant ses sanglots, il leva la tête vers moi, les pupilles brillantes d'espoir, comme seul un enfant peut en avoir.
-Oui, ajoutais-je. Si, à chaque fois que tu lis le poème, tu donnes un baiser aux ratons laveurs, alors ils seront heureux et ne se sentiront plus seuls.
-C'est facile, de donner vingt sept ou vingt huit baisers, n'est ce pas ?
-Oui.
-Bon, alors ça me va.
Son petit visage s'éclaira et il fut, bien content, de soulager les petits ratons laveurs de Prévert. Il donna donc vingt sept ou vingt huit baisers et se sauva en sautillant. Moi, j'avais le cœur léger. Je m'étais excusée au près des ratons laveurs de Prévert, en leur donnant la plus belle chose qui soit : le baiser innocent d'un enfant. Je le saluais de loin avant qu'il ne disparaisse au bout de la rue.
Je crois qu'il a emporté le recueil de poème avec lui. Et vingt sept ou vingt huit ratons laveurs…
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