Ys
Il n’eût guère le temps de se retourner. La chose était déjà derrière lui. La poursuite l’avait épuisé. Il se laissa glisser contre le mur, haletant, trempé, déjà vaincu. Pourtant, un reste de hargne le tenait prêt à bondir en dernier recours, si elle lui en laissait le temps. Parce qu’à présent, elle était juste en face, ondulante, mi ombre mi cauchemar. Et elle le fixait de ces yeux de prédateur, déjà sûre du festin qui l’attendait. Elle était plus rapide. Elle était plus agile. Et jamais aucun ne lui avait échappé. Serpentant langoureusement jusqu’à lui, elle savoura l’odeur de la peur qui suintait sur la victime. Délicieux parfum acide, humide comme la plage après la marée, amer comme l’eau des fonds marins, enivrant tel l’iode du large. Elle en aurait poursuivi des milliers, juste pour goûter du bout de la langue ce parfum de panique. Mais elle le voulait, lui. Pauvre bête en cage, furieusement accrochée à la vie, tapie contre un mur inutile, frétillante d’un espoir si vain, si vain. Elle suivait ses regards terrifiés allant de gauche à droite, cherchant secours ou refuge dans le moindre atome de l’univers. Son cœur bondissait d’impatience, mais elle ferait durer la chasse encore un peu. La curée n’était pas pour tout de suite. Elle se contentait de longer le rai de lumière qui la séparait encore de ce pauvre infortuné. Le malheureux trop sensible à la voix même de la Beauté, l’inconscient si naïf qui allait lui servir de dessert, le pauvre marin qui, par inadvertance, était venu se prendre dans ses filets de notes. Il avait nagé à s’en épuiser, pour atteindre le bout de granit au large de l’île de Sein. Il s’était râpé la peau contre la pierre et les coquillages, avait glissé sur le varech gluant d’eau de mer et tendu une main suppliante alors qu’il n’avait plus à faire de vœux. Elle s’était contentée de saisir sa main sèche et noire et d’entraîner le mousse dans les tourbillons verdâtres des profondeurs.Et à présent, prisonnier d’Ys la Superbe, ville aux milles joyaux qui ne jaillit que l’éclat d’un instant, il regrettait sa maison, sa mère et le port rassurant. Enchaîné à son destin par des chaînes vermeilles, il n’avait d’yeux que pour la sirène qui lui tournait autour. Infernale créature aux yeux perles. Sa queue hérissée avait laissé place à deux membre humains mais écailleux où se mirait toutes les teintes d’un ciel d’orage. Et sa main palmée, tentatrice, portait même dans son ombre celle de la mort.
Il ne se souvenait plus de ces contes populaires où des aventuriers échappent aux griffes des filles de Neptune. Il ne se rapppelait ni les stratagèmes d’Ulysse, ni ceux des vantards du comptoir, qui prétendaient être sortis du palais les mains pleines de pierreries. Ils avaient tous une excuse pour la disparition de leurs merveilles. Non. Rien de tout cela ne lui revenait alors que la sirène semblait se décider enfin à achever le fruit de sa pêche.
Elle s’approcha, rendant l’air semblable à celui qui flotte sur un baleinier. Sa bouche élastique et translucide s’ouvrit lentement et elle lui siffla une phrase à l’oreille. Rien n’aurait pû rapprocher la chanson de cristal de ces mots ondulants et rèches comme du vieux cordage.
Avalant sa dernière goutte de salive, le petit mousse ferma les yeux et répondit dans un souffle fragile. Juste avant d’en faire son repas, la sirène lui chanta donc une berceuse…
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