Lettre au Maître

Publié le par Altaïr

 Maître Ueshiba Sama, j'ai quitté mon dôjô hier.



    J'ai laissé derrière moi le tatami en paille de riz, et refermé la porte sur votre image. J'ai quitté la pièce sobre, vibrante d'énergie et de sérénité. J'ai oté mon kimono, doucement, avec précaution pour ne pas le froisser avant de le fourrer dans mon sac. Ce soir, il est pendu à un cintre en attendant l'avenir. J'ai détaché la ceinture blanche qui retenait le coton avant de la rouler machinalement en un escargot serré. L'eau froide a dilué la sueur et l'odeur de l'effort, laissant ma peau fraîche et nue de toute carapace superflue. L'écho des gouttes sur le carrelage avait quelque chose de musical. Les lignes rouges dansent encore devant mes yeux. Le silence vert du tapis me berce quand j'abaisse les paupières. Mon esprit capture encore ces moments éphémères mais gravés en lui au plus profond. La rectitude des genoux alignés, les mains humblement croisées et les épaules qui se relâchent. Les respirations frémissent dans le calme, même les chutes au bruit sourd sont douces à l'oreille. Tout exahlte la quiétude. Le dôjô se construit à l'intérieur de mon être dans sa pureté et son espace apaisant. Mon cœur bat à l'unisson avec les katas. Le Jô s'abaisse et tourne, fendant l'air d'un trait. Sa ligne lisse ombre encore la paume de ma main. Il est retourné dans la réserve, parmis les autres armes, faisant place à la certitude du départ. Hirimi. Hirimi. Le départ n'est pas une entrée mais mon premier pas dans le dôjô fut décisif. Le tatami m'a enseigné la vie dans son ensemble, sans que j'aie bien tout perçu. Mais je comprends que la voix muette du dôjô m'a inculqué les leçons de l'existence. La Vie. La Vie, l'énergie du monde qui mue toute chose vers la paix. L'Amour, le sentiment de compassion intérieure et d'ouverture aux autres. L'Ecoute de soi et ce qui entoure son être, l'attention et l'acceptation. Tout ce chant mouvant, le tatami le fredonne à qui est attentif, assis simplement en seiza, les yeux clos, l'esprit sage, à la recherche de la Voie. La mienne me fait faire marche arrière. Mais c'est toujours un pas en avant, une sortie telle Hirimi. Je ne suis plus la même désormais. Me voilà projetée dans une autre réalité où toutes mes perceptions respirent la paille de riz. Semblable au papier qui boit l'encre, je me suis impregnée de toute la philosophie de l'Art. Il me faut le temps de distiller mes acquis, pour dessiner ma plus belle estampe. Le trait sera vif et souple, ascendant et sans fin, vers ma Voie. Celle que vous m'avez ouverte.


Maître Ueshiba Sama, j'ai quitté mon dôjô hier.
Publicité

Publié dans Textes et poèmes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
E
Tu sais ce que je pense de ce texte ;) Je l'aime beaucoup, et j'adore la façon dont tu écris, particulièrement quand tu décris ! Je suis ravie d'avoir pu le lire^^
Répondre